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26 décembre 2013 4 26 /12 /décembre /2013 11:26
Mon intranquillité si tranquille….

Mon isolement m'a façonné à son image et à sa ressemblance. La présence d'une autre personne - même d'une seule - entrave aussitôt ma pensée et, tandis que pour un homme normal le contact avec autrui est un stimulant pour son expression et son discours, ce contact, chez moi, est un antistimulant - si toutefois ce mot forgé de toutes pièces est jugé recevable par la langue. Je suis tout à fait capable, en tête en tête avec moi-même, d'imaginer d'innombrables traits d'esprit, de promptes réparties à des phrases que personne n'a prononcées, fulgurations d'une sociabilité intelligente sans personne à la ronde ; mais tout cela s'évanouit dès que je me trouve en présence d'une personne physique ; je perds toute intelligence, je ne peux plus dire un mot et, en moins d'une petite heure, je tombe de sommeil. Oui, parler avec les gens me donne envie de dormir. Seuls mes amis imaginaires, appartenant à un monde spectral, seuls les entretiens se déroulant en rêve possèdent pour moi une réalité véritable et un juste relief, et l'esprit se trouve aussi présent en eux qu'une image dans un miroir.


Je répugne d'ailleurs à la seule idée de me voir contraint au contact avec d'autres gens. Une simple invitation à dîner avec un ami me cause une angoisse difficile à définir. L'idée d'une obligation sociale, quelle qu'elle soit - aller à un enterrement, traiter avec quelqu'un d'un problème du bureau, attendre à la gare une personne quelconque, connue ou inconnue -, cette seule idée me gâche les pensées de toute une journée (et parfois même de la veille), je dors mal, et la chose réelle, quand elle se produit, se révèle totalement insignifiante, ne justifie en rien mon appréhension, mais la même histoire se répète sans cesse, et je n'apprends jamais à apprendre.
« Mes mœurs sont celles de la solitude, et non point des hommes » ; je ne sais qui a dit cela, Rousseau ou Senancour. Mais c'est un esprit du même genre que le mien - à défaut, peut-être, d'être de la mêm
e race.

Fernando Pessoa " Le Livre De L'Intranquillité"

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  • : Pendant que le monde va à sa destinée… moi je reste là… sous les arbres avec mes musiques et mes souvenirs… parfois révoltée, parfois apaisée… mais vivante. © Gabrielle.Ségui - Textes non libres de droits- aout 2011
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