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19 janvier 2016 2 19 /01 /janvier /2016 08:30
Lycée de Kouba 1960

Lycée de Kouba 1960

La toute première fois que j'ai quitté la quiétude et la douceur du village de mon enfance, c'était l'année où j'ai été admise en sixième, pensionnaire au lycée de jeune fille franco-musulman de Kouba, dans la grande banlieue d'Alger. La décision n'était pas négociable, mon frère était précédemment interne chez les pères blancs à Maison Carré, et ça le rendait plutôt heureux.

Mais pour moi ce fut un vrai déchirement de quitter mon chien Dick, mon grand jardin et ma vie solitaire dans mon village de Saoula. Cette immersion en communauté fut sans doute l'épreuve la plus difficile et inadaptée que j'ai eu à subir dans ma vie. Chaque soir, quand je retrouvais le grand dortoir et ses lits alignés les uns près des autres, je priais tous les saints pour qu'un miracle me sauve de cette prison qui m'empêchait de respirer normalement… Je me souviens avoir imaginé un plan fiable pour quitter l'internat sans passer par la grande porte très surveillée où sortaient les externes… Je voulais bien jouer le jeu de la discipline pendant le jour car j'étais d'une nature calme et disciplinée, mais le soir, devoir partager mon moment de "rêverie" entourée de filles avec qui je n'avais rien en commun était au dessus de mes forces… Je ne pouvais plus rêver et je mourais à petit feu. Et pourtant, la libération est arrivée par la violence… mais elle est enfin arrivée trois mois après la rentrée.

Un matin de cet hiver doux que nous connaissions là-bas… tout jute au début de la grande récréation, les élèves d'origine algérienne se sont soudainement ruées violemment sur nous les autres élèves. Et c'était l'affolement général dans la cour et dans les couloirs où des filles hurlaient et couraient dans les classes et vers la grande porte du pensionnat pour se protéger des insultes, des coups et des objets qui fusaient tout autour de nous.

Je me souviens avoir eu l'idée de me réfugier dans le bureau de la surveillante générale du lycée. Le bureau de mademoiselle Uni était généralement le dernier endroit où chacune de nous avait envie de séjourner car elle était stricte et d'un naturel sévère. Mais ce matin là, j'avais ouvert et refermé la porte de ce lieu sans complexe pour me réfugier sous le grand bureau…

Jamais je n'oublierai la bienveillance de mademoiselle Uni au moment où elle m'avait surprise dans son bureau juste après que la police et l'armée soient arrivées sur les lieux…

Ma famille et celles des internes ayant été prévenues rapidement par téléphone, ma mère était venue me chercher avant le soir et je n'ai plus jamais remis un pied dans ce lycée qui était à l'époque l'un des plus modernes lycées français.

J'ai donc fini mon année scolaire, la dernière dans mon pays bleu… à l'école communale de Birkadem tout prés de Saoula. Chaque matin je partais en bus dans la joie et la bonne humeur, pour revenir dans la soirée retrouver mon chien, mon jardin et la tranquillité de ma grande chambre où je pouvais enfin m'endormir en rêvant malgré les grilles installées aux fenêtres et le bruit feutré des patrouilles qui quadrillaient le village à l'heure du couvre feu…

Ces derniers mois de liberté dans cette école de Birkadem sont encore très présents dans mon souvenir, et je n'oublierai jamais la rigueur des cours d'anglais de Monsieur Bart notre professeur, et la cuisine délicieuse et familiale que nous préparait une dame sympathique et chaleureuse à la cantine le midi. Nous n'étions qu'une dizaine installés autour de la grande table massive dressée sous le grand préau de la cour, et le goût unique des pâtes à la bolognaise qu'elle nous servait généreusement est toujours présent…

Et quelques mois plus tard… j'ai à nouveau quitté mon petit village aux terres ocres de la wilaya d'Alger, mais cette fois-ci c'était pour toujours…

Birkadem années 1950

Birkadem années 1950

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  • : Pendant que le monde va à sa destinée… moi je reste là… sous les arbres avec mes musiques et mes souvenirs… parfois révoltée, parfois apaisée… mais vivante. © Gabrielle.Ségui - Textes non libres de droits- aout 2011
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