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22 mai 2014 4 22 /05 /mai /2014 13:16
Écrivant...

Il y a deux choses en nous : l'amour et la solitude. Elles sont entre elles comme deux chambres reliées par une porte étroite. Écrivant, on va de l'une à l'autre, incessamment. On ramasse ce qui est sous le ciel, ce qui brûle dans le sang. On en fait un bouquet de fleurs géantes, semblables à celles que découpent les enfants dans du papier peint. On l'offre à une jeune femme. Elle prend ce qu'on lui donne. Les lettres sont vraies dans le temps de les lire. Après, elles s'effacent, elles se fanent. Elle les jette, elle en demande encore. D'autres lettres, encore. D'autres phrases illisibles, comme celle-ci : je vous aime; j'aime cet amour dont je vous aime, je l'aime jusqu'à la folie, jusqu'à la bêtise. Ainsi de suite. Des choses comme ça on écrit. On ne sait pas bien ce que l'on fait. Il y a ce que l'on connaît, qui est étroit. Il y a ce que l'on sent, qui est infini.

Ce que l'on connaît flotte au-dessus de ce que l'on sent, comme une petite bête morte dessus les eaux profondes.

Écrivant, on va contre toutes connaissances. Ce qu'on ignore, on l'appelle, on le nomme. On voit l'amour et la solitude : une seule chambre à vrai dire, un seul mot. De la solitude, nous ne viendrons pas plus à bout que de notre mort. C'est ce qui fait qu'on aime et que le temps passe ainsi, dans l'attente lumineuse de ceux qu'on aime : car même quand ils sont là, on les espère encore. On touche leurs épaules, on lit dans leurs yeux, et la solitude n'est pas levée pour autant. Elle gagne la beauté, elle gagne en fonce, mais elle est toujours là. Ce qui a commencé avec nous — avec l'étoile de notre naissance — n'en finira jamais de nous isoler dans l'espace : chacun séparé de tous les autres. Chacun enclos dans son désir, dans son attente. Nous sommes seuls dans le jour. Nous avons besoin de quelqu'un qui nous conduise, comme on mène un enfant jusqu'aux rives étincelantes du sommeil. Nous sommes seuls dans le jour, mais nous serions incapables de découvrir cette solitude si quelqu'un ne nous en faisait l'offrande amoureuse. La révélant, en pensant l'abolir. L'aggravant, en croyant la combler. Cette solitude est le plus beau présent qu'on puisse nous faire. Elle brûle dans le jour. Elle s'illumine de nos absence.

Christian Bobin "Lettres dOr"

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  • : Pendant que le monde va à sa destinée… moi je reste là… sous les arbres avec mes musiques et mes souvenirs… parfois révoltée, parfois apaisée… mais vivante. © Gabrielle.Ségui - Textes non libres de droits- aout 2011
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